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Rêves d'éléphants

Rêves d'éléphants

Posté le 11.11.2007 par moonsun
Orient: si loin, si proche
Le train s’était arrêté quelques centaines de mètres avant la gare de Mahäbalipuram pour laisser passer une file d’éléphants travailleurs. Xavier en avait profité pour récupérer son sac coincé entre une cage à poules et un baluchon d’où s’échappait une enivrante odeur de menthe. Il avait suivi les rails chauffés par le soleil jusqu’au fenêtres, comme on le lui avait demandé dans la lettre à la signature illisible reçue quelques jours plus tôt à l’hôtel Majestic de Bombay. Il sentit tout de suite une présence dans l’obscurité. Un rayon de soleil se faufilai à travers deux planches disjointes, éclairant une silhouette. Xavier crut, un instant, être devant un miroir. A part le teint cuivré de sa peau, le turban qui dissimulait ses cheveux et le revolver qu’il tenait dans sa main, le garçon qui lui faisait face lui ressemblait trait pour trait…
L’inconnu se mit à parler d’une voix très douce, trop douce:
-Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire…
La voix était la même que la sienne, mais pas la prononciation: l’étranger roulait les r d’une manière bizarre qui n’était pas totalement inconnue à Xavier. Alors ce fut comme si, tout d’un coup, il y voyait plus clair, assez clair pour savoir que cet étranger était son frère jumeau, Chaksu!

Orient : si loin
Vingt ans plus tôt, Xavier et Chaksu naissaient dans un hôpital de Bombay ; leur mère, Vanmali, était née, comme eux, en Inde. Ce n’était pas en revanche le cas de leur père, Whiled, Polonais, natif de Varsovie ; Xavier et son frère étaient le résultat d’une malheureuse rencontre entre un volontaire de la Crois Rouge débarqué en Inde pour la prévention du sida et une jeune femme locale avec laquelle il avait deux enfants, des jumeaux. Tout aurait pu bien se passer : les jumeaux auraient pu être élevés en Inde ou en Pologne, cela aurait été tellement mieux que cette enfance sur deux continents entre lesquelles l’antagonisme était souvent palpable! Mais il fallu que leurs parents décidassent de se séparer en prenant chacun un enfant et de ne jamais se revoir, mais d’envoyer leurs enfants pour se rencontrer, une fois en Pologne, une fois à Bombay. Ainsi fut dit et ainsi fut fait : Xavier ne voyait son frère que de temps en temps durant les vacances. Entre temps, Chaksu et sa mère avaient déménagé à Mahäbalipuram. Sa mère prétexta que les tourments de la ville lui donnaient des vertiges, mais Wilhed se doutait bien qu’un homme était derrière cette décision…
En Pologne, Xavier était un écolier modèle et, qui plus est bilingue. En effet, si son père ne souhaitait pas revoir son ancienne compagne, il ne voulait pas que son enfant ignorât la langue de son pays natal! De son côté, Chaksu, apprenait le polonais tout en étant un élève un peu moins studieux, mais qui satisfaisait largement aux exigences de sa mère qui ne souhaitait pas avoir un fils docteur!
Xavier vivait très mal la séparation d’avec son frère ; en revanche, sa mère lui manquait beaucoup moins, non pas qu’il la tenait pour responsable de cette situation, mais elle n’avais jamais fait preuve d’un instinct maternelle exemplaire à son égard.
La vie en Pologne ne convenait pas vraiment à Xavier : son père était donc volontaire à la Croix Rouge, mais son véritable métier était de travailler dans ses bureaux toute la journée pour un salaire à peine convenable, et c’était pour échapper de temps en temps à cette vie ennuyeuse que Wilhed faisait ce « double métier ». Le seul problème était les missions organisées par cet organisme : il refusait de prendre son fils avec lui et le confiait « aux bons soins » d’une voisine alcoolique qui lui servait tout juste de quoi subsister. Pour toutes ces raisons, Xavier était très mélancolique et il aimait flâner dans les parcs en composant des vers. Se sentant délaissé, la poésie devint vite son seul exutoire… Il était très replié sur lui-même et plus les années passaient, plus il se renfermait. Il eut une adolescence très difficile et tourmentée par les moqueries de ses camarades, le délaissement de sa famille. Il pensait très souvent à son frère Chaksu et faisait tout pour ne pas perdre le contact avec lui. Mais, lorsque son père tomba malade et mourut, il se retrouva seul. Il avait alors dix-huit ans et était donc majeur, personne ne s’occupa de lui, il n’avait alors plus personne au monde… Sauf son frère! Il décida de partir à sa recherche sur le champ ; il dilapida le peu d’argent qu’il lui restait de son père et partit pour Bombay, au départ pour renouer avec son lieu de naissance, et puis de toute façon,les vols Varsovie/ Mahäbalipuram ne couraient pas les rues et il tenait absolument à partir le plus tôt possible. Il ne prit que le strict nécessaire, puis tourna une dernière fois son regard sur le petit salon qui était devenu lugubre de jours en jours depuis la disparition de son père ; non, il n’aimait pas cette expression « disparaître », les gens ne disparaissaient pas puisqu’ils mouraient… Pris d’une soudaine nostalgie, il se décida à quitter la demeure de son enfance, l’abandonnant elle et ses souvenirs au temps et au mépris.
Une fois dans l’avion, sa tristesse fut telle qu’il ne put réprimer une larme coulant sur le bord de sa joue : il allait quitter son pays, sa ville, pour retrouver un Orient qu’il était incapable de reconnaître sans son frère, il parlait un hindi qui sans son père n’avait plus aucun sens d’exister. Sa mère ; que dirait sa mère ? Cette mère qui n’avait pas su le voir grandir, serait-elle capable de l’aimer? Il ne les avait même pas mis au courant de la mauvaise nouvelle! Comment avait-il pu être aussi sot? Trop enfermé dans sa tristesse, il en avait oublié de prévenir sa mère! Et son frère, comment réagirait-il? Ce frère qui connaissait si peu son père! Lui-même ignorait tout de sa mère! Trop de questions tournaient encore dans la tête de Xavier lorsqu’il arriva de longues heures plus tard dans l’aéroport de Bombay. Il fut d’abord désorienté par cette foule, par ce bruit, par ces pensées incessantes qui le tourmentaient encore ; qu’il avait été inconscient! Comment pourrait-il espérer retrouver le restant de sa famille dans cette intensité grouillante qu’est l’Inde!
Il reprit cependant espoir lorsqu’il constata que tout dans ce pays ne lui était pas inconnu : les places portaient toutes les mêmes noms que dans ses souvenirs,les avenues et les grandes rues étaient restée inchangées : bien qu’étant un pays en pleine expansion, l’Inde gardait toujours un côté exotique et mystérieux.

Orient : si proche
De son côté, Chaksu tentait de devenir taxi à Bombay, il revenait souvent à la capitale pour assurer son avenir dans ce métier. Après avoir déménagé à Mahäbalipuram, sa mère lui avait présenté son « nouveau papa », Rahas, qu’il trouvait gentil mais un peu trop attaché aux traditions indiennes ; il faut dire que Chaksu connaissait l’Occident et le trouvait bien plus moderne que l’Orient. Il avait même envisagé de faire taxi en Pologne! Mais à quoi bon? Son père ne voulait pas de lui, sinon, pourquoi l’aurait-il laissé derrière lui en Inde tandis qu’il rentrait chez lui avec son autre fils? Il adorait les visites de son père en Inde, il aimait son accent indien un peu rouillé avec le temps ; en revanche, il n’appréciait pas tellement son frère, au début du moins. Après, ils apprirent à devenir bons amis, mais sans plus. Malheureusement, une fois qu’il eu atteint la majorité pour pouvoir travailler, la compagnie de taxi le refusa et il en fut de même pour toutes les autres. Il fallait se rendre à l’évidence : on n’avait pas besoin de jeunes dans ce métier… Sa mère et son beau-père entreprirent de nombreuses démarches pour l’aider à travailler, ils ne trouvèrent rien de mieux que cornac. Chaksu en fut scandalisé : il détestait le fait de devoir invectiver son animal tout le temps pour le forcer à traîner un tronc d’arbre et de participer ainsi à la déforestation de son pays. Non, non et non, il refusait ! On eut beau lui dire qu’il pouvait emmener des touristes visiter la ville, sa décision resta inchangée. Sa mère dut pleurer et beau-père s’énerver pour qu’il accepte finalement.
Pourtant, il décida de mêler la protection de la forêt indienne et de son métier de cornac : il rendrait les touristes, mais pour leur faire visiter la forêt afin de leur donner envie de la protéger! Deux mois plus tard, il avait acquis une jeune éléphante de trois ans qu’il affubla d’un nom occidental, Joanna, en pensant à la chanson de Serge Gainsbourg que son père lui avait fait découvrir. Joanna avait un tempérament doux et calme, elle n’avait jamais eu à faire à ces brutes qui dévastent la forêt, elle ne connaissait donc pas le fouet, les insultes, les coups et était presque étrangère à la souffrance pourtant si commune aux autres représentants de son espèce. Très vite, Chaksu s’accommoda de son travail et ne regretta même pas de ne pas être chauffeur de taxi. La vie coulait doucement ; et pourtant, il n’avait pas eu de nouvelles de son père et de son frère depuis des lustres, trois ans pour être précis et peu à peu, de jour en jour, l’inquiétude s’immisçait en lui…
Un soir, après une rude journée de travail, il entreprit d’aller au bar le plus proche pour se reposer un peu ; là-bas, on l’informa que quelqu’un le cherchait, un occidental. C’était un mauvais signe : ici, en général, lorsque les gens de cette sorte voulaient vous parler, c’était pour essayer de vous prendre vos terres, votre maison avec l’appui des lois toutes plus saugrenues les unes que les autres. Chaksu essaya de garder la tête froide mais la panique le ganga, il ne retrouva son calme qu’après avoir ingurgité deux verres copieusement remplis d’alcool fort.
« Ne t’inquiète donc pas, lui dit le barman, il suffit de l’éviter soigneusement! Tout ce que nous lui avons dit, c’est que tu travaillais dans la forêt comme cornac. Tu nous connais, on lui a pas dit où tu habitais, au cas où… Il nous a dit qu’il logeait à l’hôtel Majestic de Bombay, que nous devions te dire qu’il te cherchait.
-Il n’as pas dit quand je pourrai le voir?
-Tu sais, Chaksu, ces hommes-là, mieux vaut s’en tenir éloigné mais si tu veux le rencontrer, il m’a dit qu’il descendrait ici une fois par semaine… Jusqu’à ce qu’il te retrouve… En revanche, il n’a donné ni son nom, ni son prénom.
-Tu devrais vraiment t’en tenir éloigner! » déclara un homme du fond du bar. Pour Chaksu, c’était déjà tout décidé, il allait s’appliquer à éviter ce curieux personnage coûte que coûte
Cela fut beaucoup plus dur qu’il ne l’avait imaginé! Partout où il passait, on lui disait qu’un homme le cherchait, le même homme que celui dont parlait le barman. Il était sans cesse sur le qui vive, un rien le faisait sursauter. Il allait tous les soir au bar noyer son angoisse dans l’alcool avant de renter titubant dans sa maison vide, puisqu’il avait quitté la maison de sa mère depuis qu’il avait trouvé du travail…
Alors, un plan germa dans sa tête : se débarrasser de cet homme, l’élimine, le tuer! C’était sa seule chance pour préserver le peu qu’il avait de sa famille. Il n’en parla à personne, mais acheta un revolver. Il écrivit, d’une écriture nouée d’angoisse, une lettre à cet homme. Comme lieu de rendez-vous, il choisit un vieil hangar inutilisé près de la gare. Il cacherait le cadavre quelques part dans ces recoins obscurs où existent mille et une façons de se faire agresser, tuer, voler… Le jour même, il partit avant le lever du soleil bien qu’il eut donné rendez-vous à sa future victime à midi. Il marchait sur la route et, peu à peu, il redécouvrit la beauté du chant des oiseaux, de l’odeur de la mousse et de la caresse humide et délicate de l’air sur sa peau. Il rebroussa chemin et décida de prendre Joanna pour partager son émotion avec elle. La bête, sans rechigner, le laissa monter sur son dos et caler ses jambes près de sa tête avant de partir d’une démarche lente et assurée qui lui était habituelle. Juché au-dessus du sol, Chaksu pouvait mieux apprécier la diversité des arbres qui l’entouraient. Une fois arrivé à l’entrepôt, il vérifia si les deux balles qu’il avait achetées avec le revolver étaient bien en place ; il en enleva une : un homme, un vrai n’avait besoin que d’une seule balle pour éliminer son ennemi, c’est-ce qu’on lui avait dit! Il entendit d’abord des bruits de pas, puis il vit la prote s’ouvrir et une lumière oubliée emplir la pièce que la porte tournant sur ses gonds fit disparaître à nouveau. A cause de cette lumière éblouissante, Chaksu n’avait pas eu l’occasion de voir la tête de l’étranger. Le polonais étant la seule langue occidentale qu’il connaissait, il déclara d’un ton qu’il essaya de rendre convainquant, mais ce fut dur tant il tremblait de peur:
-Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire… » Sans même laisser le temps à l’escroc de dire quoi que ce soit, il tira. La balle atteignit la tête, Chaksu avait visé le cœur. Un rayon de soleil filtra par un trou et Chaksu put enfin discerner les traits de l’étranger : il avait des cheveux châtains, les mêmes lèvres que sa mère, le même regard bleu effaré que son père. Chaksu poussa un hurlement de désespoir, il venait de reconnaître dans les traits de cet étranger ses traits, les traits de son frère Xavier! Un petit rectangle blanchâtre se détacha dans le rai de lumière, c’était une lettre en hindi qui lui était destinée:
Chaksu, mon frère, les mots me manqueront sûrement pour te parler le jour de nos retrouvailles. Alors voilà, je t’écris! Papa est mort. Je suis venu ici pour vivre avec vous et pour vous le dire à maman et à toi, mon frère. Nous n’avons jamais été amis, mais sache que je t’aime quand même.
PS: Excuse-moi pour mon hindi, il s’est un peu rouillé avec le temps.
Xavier.
Alors, sans bruit, Chaksu glissa sa main nouée de remords dans sa poche et en sortir la dernière balle, la balle de l’espoir! Des larmes coulaient, amères et aigres sur ses joues ; il mit la balle dans l’objet de mort, l’approcha de son cœur et tira. Il put sentir sur son corps un liquide froid et chaud à la fois. Sa dernière pensée d’amour fut pour son frère, son dernier regret fut de ne pas s’être tiré dans la tête pour mourir comme lui, sa dernière angoisse fut pour Joanna.
Pendant ce temps, un moustique s’escrimait à piquer Joanna pendant qu’elle rêvait d’un monde sans hommes…..

FIN


et oui encore une nouvelle, plus vieille celle-ci et merci pour ceux qui sont allés jusqu'au bout! :)



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:: Les commentaires des internautes

!.!
Posté par Puciflore le 02.12.2007
Putin Manon, ellle est vraiment super!!! T'aurais fillé ça à Mme Gonin elle taurais mis 19!!! Franchement, c'est GENIAL!!! Joyeux comme souvent mas bon ^^!!!
Chui trop fière de toi Manon!!!

...
Posté par bouladinette le 13.06.2008
J'ai A-DO-RE!!!


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