Une nouvelle écrite il y a quelques temps le thème c'est la colère, vous l'aurez deviné^^
Fille de l’air et de la Terre:
Lorsqu’elle n’entendit plus le bruissement nerveux des feuilles, Andréa entra timidement dans la pièce voisine, son homme était assis devant une feuille blanche et la regardait avec une telle force qu’on aurait pu croire qu’il essayait de s’abymer en ce petit rectangle blanc, son teint mat en contraste avec ses cheveux peroxydés la fit sourire comme souvent, il tourna vivement la tête fort mécontent de la voir ici, dans son bureau, sans aucun motif, bien sur!
« Qu’est-ce qu’il y a encore?
-Je voulais juste te regarder travailler tu es tellement beau, mon cœur!
-Tu sais très bien que je n’aime pas ça, en plus je suis occupé! Va, occupe-toi, je ne suis pas le centre du monde ; quand j’écris, on dirait qu’il n’y a que là que je t’intéresse, à croire que tu en as rien à foutre de moi et que t’aimes me faire chier!
-S’il te plaît, ne recommence pas! Tu es coincé c’est ça, c’est ça qui te rend si méchant, mais faut te calmer mon pauvre, c’est pas de ma faute!
-Tu ne te rend pas compte que veux être seul… J’ai besoin d’être seul quand je crée!
-Comme tu voudras, il fut un temps où tu avais besoin de moi pour créer, j’était ta « muse »…Tu parles…
Elle partit bien vite pour cacher ses larmes. Vingt minutes après, elle était assise sur son lit, dans la piève d’à côté, lui cherchait toujours quelques chose pour noircir sa feuille mais la colère avait tué sa seule chance d’écrire quoi que ce soit… Elle attendait qu’il vienne s’excuser, mais à quoi bon? Il ne le fera pas et elle le savait. Andréa perdit patience, elle avait toujours cru que la patience lui ferait connaître le vrai amour mais là, c’en était trop. Elle prit ses affaires dans les tiroirs, l’armoire, la salle de bain, rangea tout minutieusement dans les valises et appela un taxi. Au moment de le lui annoncer, son estomac se noua, toute cette agitation l’avait empêché de penser aux mots qu’il allait falloir dire.
-Abel je pars.
-Quoi?
-Oui, je crois qu’on a tout essayé pour retrouver la beauté du début mais ça ne sert à rien… On ne peut plus vivre ensemble, on ne fait que se supporter ; laissons tomber!
-Tu dit ça comme ça, toi, mais tu ne te rend pas compte que tu ne fais aucun effort!
-Je ne pense pas que l’amour demande autant d’effort…Abel, le taxi est là, je vais chez Charlotte, ça nous fera du bien de nous retrouver toutes les deux.
-Ouai, c’est ça, casse-toi!
-Si tu le prend comme ça, c’est tant pis pour toi, tu m’as entendu : je pars, au revoir Abel… C’est fou, t’auras même pas été foutu de me dire adieu correctement…
Pour les peuples qui vivaient sur le sol grec il y a plus de deux mille ans, Colère était la sœur de Terreur, d’Habileté, de Dissension, des Mensonges, des Meurtres, de Peur, de Vengeance, d’Intempérance, d’Altercation, de Pacte, d’Oubli, de Fierté, de Combat ainsi que d’Océanos, de Métis, des Titans, du Tartare et des trois Érinyes qui tous furent engendrés pas l’Air et la Terre Mère durant leur union au moment de la création du monde.
Mais chez Charlotte, ce n’était pas la joie non plus et ce fut un bruit de vaisselle cassée qui accueillit Andréa.
Charlotte était dans la cuisine avec sa mère qui ressassait encore une vieille histoire d’études arrêtées trop tôt, de loyer à payer… Comme à son habitude lorsqu’elle était en colère, Charlotte s’excitait sur sa vaisselle sa mère finit par claquer la porte, laissant à peine le temps à Andréa de se cacher dans le jardin car elle n’avait pas envi de subir encore les retombées de la colère de quelqu’un. Elle attendit donc, elle revint sur le palier, ses affaires à la main et voilà que la pluie commença à tomber. Cependant, à l’intérieur, Charlotte semblait s’être calmée: elle ouvrit soudainement la porte, une poubelle à la main ; Andréa qui était adossée à la porte chuta à ses pieds, risquant de la faire tomber. Charlotte regarda l’intruse sur le palier de sa porte venant d’attenter à sa vie et y reconnut sa meilleure amie, ouvrit les yeux tout ronds, laissa échapper un « Qu’est-ce que tu fous là? » puis éclata de rire devant le ridicule de la situation. Quelques minutes plus tard, elles étaient toutes deux dans le salon et parlaient. Andréa, toute penaude, expliqua son comportement ce qui eu pour effet de faire rire son amie, la soirée se passa bien entre rires et larmes et Andréa fut invitée à rester tant qu’elle en aurait besoin dans la petite maison qui semblait bien déserte à Charlotte depuis que sa petite minette était morte.
Le matin se leva timidement sur le brouillard courant de ce côté de la région parisienne, pourtant Charlotte se leva, se prépara et laissa un petit mot à Andréa « Je pars au travail et oui, feignante, y’en a qui bossent, je te laisse le double des clefs, fais comme chez toi et passe une bonne journée.
Ta tortionnaire préférée. »
Elle arriva chez son premier « patient », la famille Ranton , composée d’Henriette et de fils, Boris. Elle entendit comme d’habitude la voie d’Henriette crier à travers l’appartement « va ouvrir à l’assistante sociale! », la tête carrée de Boris apparut entourée de mèches brunes éparses.
« Tu , n’es pas au collège aujourd’hui Boris? Questionna doucement Charlotte.
-Non, non parce que maman se sentait pas bien alors j’ai préféré rester.
-Tu avais des contrôles prévus?
-Non, mais je compte y aller cet après-midi, je mange et je pars directement.
-Je peux t’emmener si tu veux, je passerai te prendre à midi, tu commences à midi et demi, c’est ça?
-Mmm mais ne vous dérangez pas pour moi…
-Ça ne me gène pas. La mère e Boris fit irruption dans le petit salon miteux essoufflée, le chignon à moitié fait, une bouteille à la main.
-Vous en voulez un peu?
-Non merci, je vous ai déjà expliqué que je n’ai pas le droit d’accepter ; vous buvez encore?
-Justement, c’est pour ça qu ejido demandé à Boris de rester ce matin au moins, j’avais envie de reprendre, vous voyez, j’ai préféré de pas rester seule…
-Oui, je comprend maintenant, l’envie est passée?
-Oui à peu près, je vais jeter cette bouteille, c’est la dernière, vous savez…
-Vous voulez que je vous aide, on fait ça tous les trois, ensembles?
Madame Ranton acquiesça et, lentement, laissa le liquide marbré glisser dans l’évier. Lorsque ce fut fini, elle laissa échapper un long soupir et sourit.
-Ça m’enlève un poids, vous pouvez pas savoir!
-Vous êtes courageuse madame Ranton, je repasserai, soyez forte, rien n’est totalement fini ; à midi, Boris.
-A midi!
Le vent souffle sur l’arbre qui semble se contorsionner de douleur, faisant ainsi chanter toutes ses feuilles sous la respiration saccadée de la bourrasque, les branches craquent et l’écorce striée et brune se déchire dans un bruit de fin du monde laissant une énorme plaie claire béante. Les animaux ont arrêtés leurs activités et se tiennent silencieux dans le sanctuaire de la colère du ciel. La peur envahit les cœurs, une sensation de fin proche dans ce calme tout relatif, car le vent se déchaîne et les arbres, eux, tentent en vain dans leurs gesticulations grotesques de ne pas tomber sur leurs frères, c’est la débandade chez ces géants d’ordinaire si calmes et posés.
Le jeune homme ouvrit la portière de la voiture sans un regard en arrière vers sa mère qui lui faisait un signe d’au revoir.
-Alors ça va mieux depuis la dernière fois?
-Heu oui.
-Ta compétition s’est bien passée?
-Celle de la dernière fois, c’était génial ! J’ai fini troisième et on m’a rien cassé cette fois!
Elle ne put réprimer un gloussement avant de reprendre son sérieux, il ne sembla pas remarquer l’interruption et continua.
-Ça me défoule, vous aviez raison mais je lui en veux tellement, j’ai l’impression de lui en vouloir toujours autant…Ça me rongeait avant, maintenant cette colère me permet de me battre. La boxe, c’est vraiment ce qu’il me fallait mais tout reste, vous comprenez?
-Oui. Avant tout, je doit te dire que c’est normal, cela fait à peine deux ans que ton père est parti, il est donc normal que tout cela te semble long mais tu as déjà fait un grand chemin en deux ans, quoi que tu dises et ta mère aussi ; ça n’a pas été facile pour elle mais regarde : elle s’en est sortie.
-C’est vrai…Arrêtez-vous là s’il vous plaît, c’est ici le collège! Elle arrêta la voiture en double file et il descendit après un bref signe de la main en guise d’au revoir. Elle s’assura qu’il rentre bien dans l’édifice gris béton avant de repartir ; il traversa le hall d’un pas rapide, passa au bureau des surveillants pour justifier l’absence puis se dirigea vers la salle de cours. Il était presque en retard, il entendit les rumeurs autour de lui et Ranma, sa voisine de maths, lui demander la raison de son absence.
-C’est rien… Elle le regarda longuement mais n’insista pas. Le cours commença mais Boris n’arrivait pas à se concentrer, comment cela se faisait-il qu’une heure de cours semble interminable alors qu’une heure dehors ou à la boxe passait comme un souffle? Il maudit le collège qui divisait tout en heure qui se voulaient précises et concises et qui coupaient la vie humaine à grand coup de soixante minutes prophétiques, sacro saintes dans le système éducatif. Il se rendait bien compte de l’inutilité de cette pensée noire mais elle l’occupait pendant cette tranche de temps plus longue que les autres. Il regarda Ranma qui écrivait, penchée sur sa feuille de cours, ses cheveux noirs foncés s’arrêtaient juste au niveau de sa nuque, elle avait un nez un peu trop long peut-être mais des yeux noirs envoûtants ; Boris ne la connaissait pas tellement mais elle avait toujours été gentille avec lui et il avait essayé de ne pas être trop désagréable en retour et il n’était pas indifférent ses yeux couleurs nuit autant qu’elle n’était pas insensible au charme de ses cheveux en bataille. Il la contemplait, plongé dans ses réflexions, lorsqu’elle remonta la manche de son pull qui avait trempé dans l’encre, alors Boris put voir pleinement les griffures rouges sur tous les avant-bras de la jeune fille.
La marque rouge dévore la forêt à une vitesse grandissante, les quelques habitants de l’immensité verte regardent leurs habitations détruites par la folie de la nature, tous sont médusés de cette colère si brusque, si soudaine… et si destructrice.
Ils ne pensent pas que ce feu a couvé avant d’être aussi puissant et qu’un feu permanent couve aussi en eux.
Le bois vert suinte et laisse échapper une fumée noire. Le bois mort, lui, en revanche, brûle rapidement tuant les animaux qui s’y étaient réfugiés, les fourmis courent frénétiquement cherchant une issue, les oiseaux qui ont eu le temps de s’envoler cherchent à échapper à la vague rouge pour reconstruire un foyer et tout recommencer depuis le début en oubliant les jeunes œufs, les petits oisillons, les conjoints.
Ranma se rendit compte quelques secondes avant les fin des cours la mégarde qu’elle venait de commettre, elle jeta un regard angoissé autour d’elle en rabattant vivement ses manches sur ses bras encore douloureux mais apparemment il n’y avait que Boris qui s’en était aperçu. Pendant l’intercours, elle entraîna Boris dans un coin tranquille et le supplia de ne rien dire, à personne! Il semblait soucieux, elle commença à prendre peur mais il lâcha une phrase qui la toucha « je suis là, tu sais, on se connaît pas beaucoup mais je suis là et ce n’est pas possible que tout le monde soit contre toi! » Elle lui répondit un peu trop vite peut-être: « Parfois j’ai l’impression qu’il n’y a que moi qui est contre moi. » Puis elle partit bien vite. Le reste de la journée, elle évita Boris et rentra directement chez elle. Là, elle s’enferma dans sa chambre et repassa les éléments de la journée dans sa tête une première fois, puis elle sortit son compas et entreprit de se faire une entaille à chaque mauvaise réaction qu’elle avait eu, comment avait-elle pu être aussi bête? Comment? En plus elle n’avais pas d’amis, tout le monde s’en foutais d’elle… Mais non, ce qu’à dit Boris est la preuve même que c’est faux! Sur cette pensée, elle arrêta la rage autodestructrice, regarda ses bras sanguinolents et éclata en sanglot, comment avait-elle pu se détruire à ce point pour rien??? Comment? Elle pris l’annuaire, le nez encore coulant et composa le numéro de Boris en priant pour tomber sur lui. La voix du jeune garçon résonna dans le combiné et son cœur se mit à battre plus fort.
« Allo, c’est bien Boris n’est-ce pas?
-Oui… Ranma?
-Oui, je… Je tenais à te dire que je vais arrêter tout ça.
-Mais oui c’est ça…
-Je te le jure!
-Mais quand?
-Dès maintenant.
-C’est vrai?
-…Oui je vis faire tout mon possible! A demain. Elle hésita puis lâcha à la hâte
-Bisous! » Avant de raccrocher le combiné le cœur palpitant comme après une heure de course, le sourire aux lèvres.
Le lendemain, c’était déjà samedi et Ranma se retrouva seule chez elle, son père était parti travailler, sa mère aussi et son frère qui travaillait de nuit n’était pas encore rentré, sûrement parti faire une « virée » avec ses amis. Elle sortit et prit le chemin qui la menait directement chez son psychologue, monsieur Camille Cronin, qui l’attendait comme à son habitude dans son petit bureau aux meubles noirs. Ranma avait toujours trouvé le contraste étrange entre ces meubles noirs comme la nuit et a jovialité de son psy! Elle frappa ; comme à son habitude, il tait là et noircissait une feuille.
« Assied-toi, tu as recommencé depuis la dernière fois?
-A vrai dire, oui, trois fois.
-Et peux-tu me dire pourquoi? Dit-il sur un ton sans reproche mais plutôt soucieux.
-Je ne crois pas que ce soit ça qui soit important.
-C’est pourtant la raison de ta venue ici depuis un certain temps maintenant.
-Oui, c’est vrai mais ce qui compte à mes yeux, c’est que j’ai décidé d’arrêter pour de bon. Parce que, en fait, ce que je cherchais en me faisant mal c’était à me « punir » parce que je ne méritais pas l’estime des autres et que je n’arrivais pas à l’obtenir ; du moins, je croyais, jusqu’à ce qu’un garçon de ma classe très gentil ne s’en aperçoive et là, il m’a dit que je pouvais compter sur lui. C’est tout bête comme phrase, je sais, ça n’engage à rien mais, secrètement, je crois que c’est ça que j’attendais.
-Je vois… Mais pourtant, tout cela, ta mère te l’a dit avant de te « confier » à moi alors, à avis, pourquoi n’as-tu pas réagi à ce moment?
-Je n’était pas prête et puis surtout j’avais l’impression que je n’arrivais pas à sortir du cercle familial, à m’adapter dans la société. Tout est faussé avec la famille : ils sont obligés d’aimer, de protéger, etc. Je sais que ce n’est pas toujours vrai, mais dans ma tête, c’est cela. Je n’avais donc aucun mérite à être aimée par ma mère, mais ce garçon n’est pas de ma famille, il n’était pas obligé de dire ça, vous comprenez?
-Oui, je comprends que ce petit galopin a fait mon boulot… Il gloussa avant de reprendre son sérieux.
-Je suis fier de toi et te félicite. Maintenant, nous allons tout de même continuer de nous voir car on ne sait jamais ce qui peut arriver et une guérison n’est pas forcement facile…. » Son corps acquiesça mais son imagination emportait le reste de son être loin, très loin dans un futur où elle serait heureuse : où elle arrêterait de faire ces affreux rêves où elle allait nue dans toute la ville, un futur où elle aurait des amis et un bonheur sûr et peut-être… Boris, qui sait? Aussi, quand la sonnerie du téléphone retentit, elle sursauta comme une pile électrique.
« Oh, excuse-moi, je n’attendait pas d’appel!
Allo? … Ha Ena! Non, oui, je suis avec une patiente… Ha, ha bon, bien désolé donc à la prochaine! He oui, tant pis, allez porte-toi bien d’ici là!
Excuse-moi encore Ranma… »
Maman a dit qu’elle a pas le temps de jouer avec moi. C’est pas juste, moi je veux jouer, elle doit « cuisiner » mais j’aime pas manger, je préfère jouer! Pourquoi elle n’aime pas, c’est pas juste, elle a pas le droit de pas m’aimer, et puis je veux jouer, je veux jouer! Si c’est comme ça, je boude, je vais casser quelque chose pour qu’elle me voit à nouveau, plus comme si j’était une vitre et puis qu’elle m’aime et qu’elle me prenne dans ses bras et qu’elle me dise « je t’aime monchou » et qu’elle joue avec moi!
Ena raccrocha un peu dépitée de ne pas avoir pu parler plus amplement à son ami avant de partir pour son voyage dans le fin fond de l’Érythrée, ce pays d’Afrique coincé entre le Soudan, l’Éthiopie et la Mer Rouge. Elle était psychologue elle aussi, elle avait rencontré Camille dans un congrès. Elle allait là-bas car elle était chargée d’aider les femmes d’un refuge pour femmes battues parties à temps.
Elle avait tout de suite voulu aller travailler en Afrique, pour faire une vraie action humanitaire, elle retournait rarement en France et traversait l’Afrique de long en large pour aider les populations.
Elle partit donc et découvrit là-bas des femmes brisées non seulement physiquement mais psychologiquement aussi. Certaines avaient réussi à partir avec leurs enfants, d’autres non : c’était elles qui pleuraient doucement la nuit en murmurant le nom de leurs enfants et cela créait un chant, un chant pour ne pas oublier, pour que les petits restent quelques instants encore dans l’esprit de leur mère esseulées. Et la nuit, elle aussi pleurait, la journée elle se révoltait, elle mettait toute son énergie dans son métier et essayait de redonner goût à la vie à ces femmes qui avaient tout perdu. Son travail n’était pas que celui de psychologue, elle aidait aussi à l’infirmerie, etc., car partout, le personnel manquait mais pas la bonne volonté. Ena pleurait de rage parfois devant tant de misère due aux hommes, comment pouvait-on traiter des êtres humains de cette façon? La colère et la frustration lui tenaient compagnie en permanence.
Un jour, on lui demanda d’aller jusqu’à la « grande ville » de Mersa Fatma qui était située à 200 kilomètres plus au nord du village où ils se trouvaient pour chercher une femme en détresse qui avait réussi à les joindre et à leur demander de l’aide. Elle prit donc la voiture de service et partit, elle trouva avec quelques difficultés la dénommée Durah qui vivait avec son fils Dajan et qui demandait de l’aide afin de ne plus être sous l’emprise de son mari ; elle parlait le Tinbrinya, tout comme Ena.
« Merci encore d’être venue, je ne sais plus quoi faire, aujourd’hui encore il va revenir, c’est sûr et il va recommencer à boire, à frapper Dajan puis moi. Les voisins le laissent faire et ne m’aident pas ; je ne savais plus quoi faire…
-Vous avez eu raison de nous contacter, mais nous ne pouvons rien pour vous tant que vous restez ici, il faut nous suivre dans le villa où nous sommes installés.
-Et la maison?
-Je sais que c’est dur, mais c’est la seule solution maintenant, il va falloir tout recommencer à moins qu’un arrangement à l’amiable soit encore possible…
-Jamais il ne voudra. Vous comprenez, je fais ça pour Dajan surtout, s’il n’y avait que moi, je resterais mais je ne veux pas qu’il grandisse comme ça.
-Je vous promet que vous aurez tout ce qu’il vous faut là bas, il y a même une école pour lui sans compter l’aide psychologique, l’infirmerie, etc.
-Je n’ai pas vraiment le choix… Dajan, prépare un thé à…
-Ena!
-A Ena, pendant que je prépare les paquets!
Le garçon devait avoir 8 ans environ. Ses cheveux crépus étaient noués en plusieurs petites tresses qui formaient des carrés sur son cuir chevelu, il n’avait pas encore perdu le sourire sous le coup de son père mais ses yeux n’avaient plus le reflet de bonheur d’innocence qu’ils auraient dû avoir.
Finalement, quand Durah eu finit de faire ses bagages, ils partirent.
Devant le silence gênant qui s’installait, Ena préféra engager la conversation sur sujet neutre.
« Vous avez de beaux prénoms par ici, je trouve.
-Un prénom est un prénoms, répondit Durah, ce qui est beau, c’est-ce qu’il se cache.
-Et que cachent les vôtres?
-Celui de mon fils veut dire « ciel d’orage » et le mien « perle ».
Un long silence s’installa avant que Durah ne demande:
-Et le vôtre, que cache-t-il?
-Le mien cache une graine.
-Une graine d’espoir et de naissance peut-être?
-Oui, peut-être. »
Puis, aucun d’eux ne décrocha la mâchoire du voyage qui sembla plus long encore à Ena que l’aller. Le paysage morne défilait devant leurs yeux et semblait ne pas avoir de fin.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin au village, les préparatifs pour le repas du soir avaient déjà commencé et des nuages menaçants pointaient, l’air était lourd et étouffant. Dajan qui s’était sauta de la voiture et commença à faire un tour dans le village.
La colère naît d’un sentiment d’injustice profond qui monte en l’être et se meut en puissance plus ou moins destructrice. Ceux qui ne savent l’utiliser, comme s’utilise chaque faiblesse, sont vouées à souffrir et à se détruire.
La colère blesse, tue, meurtrit, détruit mais elle permet aussi un départ nouveau.
L’homme est faible et tiraillé par ses pulsions mais il ne peut vivre sans colère ; pourquoi? Car elle est parfois la seule à faire éclater la vérité.
L’enfant passait inaperçu au milieu des autres, il marchait machinalement, la tête baissée, il regardait l’herbe jaunie et soulevait la poussière à chacun de ses pas et il imaginait que bientôt, elle coulerait et deviendrait de la boue sous l’orage qui se préparait. Il arriva à la sortie du village, toujours plongé dans ses pensées. Il pensa à la tête de son père quand il trouverait la maison vide, sans les affaires de sa maman et les siennes. Il pensait à la colère qu’il aurait sans pouvoir les taper et cela le fit rire. Puis il repensa à l’autre soir, quand maman pleurait et suppliait papa de ne pas taper, de plutôt la taper elle. Il se souvenait aussi du jour où papa était rentré saoul et qu’il les avait fait dormir sur le pas de la porte parce qu’il avait dit qu’ils puaient.
Non, Dajan n’oubliera pas la morsure des coups que l’on ne peut éviter ni les pleurs étouffés de sa mère quand elle entendait son mari rentrer.
L’orage éclata brusquement à ce moment-là, mais il n’effraya pas Dajan qui se mit à courir, courir sous pluie de telle façon que, bientôt, il fut trempé jusqu’aux os mais la pluie était tiède et douce, le tonnerre faisait trembler le sol et chaque coup était plus violent que le précédent. Dajan était loin du village maintenant, il arriva sur une bute qui surplombait un bois ; de là, il voyait la tempête s’étendre sous ses pieds et secouer les arbres qui semblaient soudain animés de vie. Les animaux s’étaient tus et l’eau coulait en ruisseaux emportant la boue avec elle. Dajan pensa que bientôt, l’orage allait cesser, que les arbres allaient redevenir silencieux et que son père ne le taperai plus. Alors Dajan cria, un cri pour sa mère, pour toutes ces mères qu’il avait vues au village et pour leurs enfants et pour lui aussi, il cria la colère qu’il avait et qu’il ne voulait plus, il cria et l’orage peu à peu cessa. Tout redevint calme.
Dajan se tut, rebroussa chemin les pieds pleins de boue.
merci à ceux qui vont au bout :)